HELLO, BEAUTIFUL
Alors qu’elle s’entraîne pour les Jeux olympiques de Paris, la grimpeuse professionnelle Alannah Yip commence soudainement à perdre ses cheveux. Quelques semaines plus tard, on lui diagnostique une alopécie universelle, une maladie auto-immune qui provoque une chute totale des cheveux. Aux prises avec le changement brutal de son apparence physique et avec l’éventualité de ne pas se qualifier pour Paris, elle est amenée à revoir sa conception de la beauté, de l’identité et de l’estime de soi. Remettant en question les constructions mentales qui la guident depuis toujours, Alannah quitte le monde de l’escalade de compétition où elle évolue depuis l’enfance, se tourne vers la nature pour y trouver la guérison et part en quête d’une nouvelle perception du sport et d’elle-même.
Film de Darcy Hennessey | Texte de Matt Spohn | Photographies d’Eliza Earle
Autour du fauteuil de coiffure, de longs cheveux noirs jonchent le sol. Quelques minutes plus tôt, l’athlète Arc’teryx et grimpeuse olympique Alannah Yip a commencé aux ciseaux. Elle a d’abord coupé une fine mèche, retenue sur le côté en queue de cheval. Puis, elle s’est passé la tondeuse au milieu du crâne.
« Au moment de donner le premier coup de ciseaux, j’étais terrifiée, confie-t-elle. Mais j’ai vite compris que je n’aurais plus à vivre avec le choc de voir constamment mes cheveux tomber. C’était libérateur. »
Depuis fin 2024, chaque fois qu’Alannah se coiffait, se douchait ou retirait son bonnet, elle perdait ses cheveux par poignées. « Ce qui restait était si fragile que j’avais peur d’y toucher. Je ne comprenais pas pourquoi des touffes de cheveux me restaient dans la main », raconte-t-elle.
Entre ses entraînements pour les Jeux de Paris et les épreuves de qualification, Alannah a consulté des spécialistes pour savoir ce qui lui arrivait. Après plus d’un mois, elle a eu la réponse : une alopécie universelle, une maladie auto-immune qui provoque une chute totale des cheveux.
« Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point mes cheveux faisaient partie de mon identité. Ils me reliaient à mes racines chinoises, à ma grand-mère. Ils étaient beaux. Et ils se désintégraient sous mes yeux. »
Durant la phase initiale de son alopécie, Alannah a traversé toute une gamme d’émotions, du chagrin à la colère en passant par l’isolement. Toute maladie chronique s’accompagne d’un processus récurrent, non linéaire, qui consiste à faire le deuil de son ancienne identité et à constamment s’efforcer d’apprendre à accepter et à s’adapter à cette nouvelle manière d’être.
En cas de maladie physique, s’ajoute la sensation d’être observé. « Je ressentais d’autant plus le regard des autres quand je grimpais, se souvient Alannah. En compétition, j’avais l’impression qu’encore plus de gens me regardaient. »
Alannah grimpe en compétition depuis l’âge de neuf ans et connaît bien la pression que l’on ressent sous le feu des projecteurs : seule sur le mur, elle a l’habitude des yeux rivés sur elle, scrutant ses moindres mouvements de prise en prise.
« Quiconque pratique l’escalade en compétition doit apprivoiser la nervosité qui s’installe quand le public nous regarde », dit-elle. En somme, tout grimpeur qui se lance dans une ascension, en salle ou en falaise, peut ressentir la même chose.
« Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point mes cheveux faisaient partie de mon identité. Ils me reliaient à mes racines chinoises, à ma grand-mère. Ils étaient beaux. Et ils se désintégraient sous mes yeux. »
Pour réaliser les meilleures performances, il faut être parfaitement concentré. Les pensées négatives, les peurs et les inquiétudes sont des distractions qui mènent au chaos. Tandis qu’Alannah perdait ses cheveux, elle est arrivée à un tournant.
« C’était un fait : je perdais mes cheveux. Et je savais que même si je me qualifiais pour Paris, ma carrière en compétition touchait à sa fin. Je m’étais décidée : ce serait ma dernière compétition. Quelle image voulais-je donner ? Qui est-ce que je voulais être ? »
Le changement brutal de son apparence physique et l’éventualité de ne pas se qualifier pour Paris ont conduit Alannah à revoir sa conception de la beauté, de l’identité et de l’estime de soi.
« Pour les femmes, les personnes atteintes d’alopécie et les personnes de couleur, la pression de correspondre à des standards de beauté culturels est accrue, dit-elle. Et dans notre culture, les cheveux sont importants. Ils sont un symbole de beauté. Lorsqu’une femme perd ses cheveux, il se passe beaucoup de choses. J’ai été mégenrée. On m’a demandé pourquoi je ne portais pas de perruque. Les gens pensent d’emblée que je suis gravement malade. »
Se raser la tête lui a apporté de la clarté. « Avec mes cheveux clairsemés, je ne me reconnaissais plus. En me rasant la tête, j’ai pris un nouveau départ. »
« C’était un fait : je perdais mes cheveux. Quelle image voulais-je donner ? Qui est-ce que je voulais être ? »
Mais effectivement, ce n’était qu’un début.
« Quand je me suis rasé la tête, j’ai naïvement cru que j’en avais plus ou moins fini avec l’alopécie.
Mais les mois suivants ont été une alternance de hauts et de bas. Certains jours, je me sentais en pleine forme et prête à tout. D’autres fois, mes cheveux me manquaient tant que je n’arrivais à penser à rien d’autre. Le pire, c’était la fraction de seconde où je ne me reconnaissais pas dans le miroir. »
Se raser la tête (plutôt que de porter une perruque) a été un choix profondément personnel. Et chaque personne atteinte d’alopécie prend la décision qui lui convient. « Culturellement, notre vision de la beauté et de la féminité est intimement liée aux cheveux. Il m’a fallu du temps pour prendre confiance et me sentir bien dans ma peau sans mes cheveux. »
L’alopécie, ainsi que le stress de tenter de se qualifier pour les Jeux olympiques, ont poussé Alannah à agir. « Au départ, quand j’ai repris la compétition sans mes cheveux, j’ai été encore moins à l’aise que je ne l’avais imaginé. Mais cela m’a forcée à gérer cet inconfort et à faire face à ces émotions. Je n’avais pas le choix : si je voulais tenter de me qualifier à nouveau pour les Jeux, je devais changer d’état d’esprit. Il était hors de question que je renonce à mon ambition olympique à cause de mon apparence. »
Alannah s’est donc mise au travail. Aidée du docteur John Coleman, psychologue sportif, elle a commencé à se poser des questions importantes : Est-ce que tu fais cela par peur ou par amour ? Quelle personne veux-tu devenir, suite à cette expérience ?
« Si j’avais porté une perruque, ç’aurait été pour me cacher. Je n’avais pas envie de me cacher. »
Parallèlement à ces réflexions, le docteur Coleman a donné à Alannah une tâche à accomplir chaque jour : se regarder dans le miroir en se disant « Salut, ma belle ».
« Je reste la même personne, avec ou sans cheveux. À vrai dire, je pense que je suis meilleure aujourd’hui. »
Cette phrase lui est venue quelques jours avant sa dernière compétition. « En passant devant une fenêtre à la salle de sport, j’ai fait signe à une amie, puis j’ai avancé jusqu’à une autre fenêtre à travers laquelle j’ai aperçu une personne chauve. Instinctivement, j’ai eu une réaction négative. Puis je me suis rendu compte qu’il ne s’agissait pas d’une fenêtre mais d’un miroir. J’ai continué à marcher, choquée par mon propre reflet. Au détour d’un couloir, perdue dans mes pensées, je suis tombée sur une autre amie. Elle ne m’avait pas encore vue sans cheveux, mais elle m’a tout de suite reconnue. Elle a souri et m’a dit : “Salut, ma belle”. »
« J’ai trouvé étonnamment difficile de me dire “Salut, ma belle” à moi-même, confie Alannah. Mais cela a eu énormément d’impact. »
Pour Alannah, ce parcours lui a permis d’apprendre que l’identité ne repose pas simplement sur le physique, mais aussi sur les histoires que l’on porte, la joie et la créativité que l’on dégage, la manière dont on se présente au monde, la bienveillance que l’on transmet, et le fait de savoir que ce n’est pas toujours facile, mais que ce sont nos blessures qui laissent filtrer notre lumière intérieure.
Lors de l’épreuve de qualification olympique de bloc à Shanghai, en arrivant pour la première fois avec le crâne rasé, Alannah a voulu redéfinir la raison pour laquelle elle grimpe. Elle a décidé de mettre la joie et la curiosité au centre de sa pratique.
« L’alopécie, combinée à mes efforts pour me qualifier pour les Jeux olympiques, m’a forcée à me regarder et à me voir avec davantage de lucidité ; à choisir comment je souhaitais vivre et qui je voulais être à partir de maintenant. »
Alannah a souri à la prise de départ. Elle a souri à la voie. Puis elle s’est élancée. « J’ai laissé mon corps enchaîner les mouvements. Et j’ai retrouvé le plaisir d’avant. »
Alannah ne s’est pas qualifiée pour les Jeux de Paris, mais après toutes ces années passées sur les parois, elle a enfin compris ce que l’escalade lui a apporté : « une immense reconnaissance pour ce dont mon corps est capable et pour la personne que je suis. »
« Je reste la même personne, avec ou sans cheveux. À vrai dire, je pense que je suis meilleure aujourd’hui, dit-elle. L’alopécie m’a obligée à revoir mes priorités et à réfléchir aux aspects de moi-même qui comptent le plus. Cela m’a fait profondément réfléchir sur la notion de beauté et remettre en question mes propres idées à ce sujet. Ce qu’il y a de plus beau chez une personne n’a rien à voir avec son apparence physique, mais plutôt avec sa manière d’agir, de traiter les autres et de rechercher la joie dans sa vie. »
La dualité du parcours d’Alannah (l’annonce de son diagnostic d’alopécie et sa décision de mettre fin à sa carrière de grimpeuse en compétition) lui a procuré un sentiment de liberté qu’elle n’avait pas connu depuis longtemps. Elle a exploré de nouveaux hobbies. Elle s’est fait de nouveaux amis. Elle s’est découvert de nouvelles passions et s’est mise à cultiver davantage de facettes d’elle-même et à mieux comprendre qui elle est en tant que personne.
« Je ne peux pas dire que j’adore ma tête chauve chaque minute de chaque jour, mais j’y travaille. Désormais, j’y pense beaucoup plus souvent de manière positive, ou au moins neutre, que de manière négative. J’apprends à réellement m’accepter. Et ça fait du bien. Ça veut dire que j’avance. »